Rires et saillies

Je dois à Bastien Vivès la découverte d’un phénomène que je ne soupçonnais pas : il est possible de beaucoup rire d’une histoire de fesses. Je veux dire, rire d’un vrai rire, qui ne soit ni un ricanement ni un vague amusement – rire à gorge déployée. Comme il est de règle dans ce genre de récit, l’argument de La Décharge mentale tient à presque rien, à peine plus qu’un prétexte. Le héros de l’histoire, un genre de VRP plutôt ordinaire (enfin, ordinaire au-dessus de la ceinture, parce que pour l’appareillage, et c’est en soi une source de gag, on le découvrira à l’usage assez avantageusement outillé), rencontre dans une station-service un vieux copain apparemment dépressif, perdu de vue depuis des lustres, qu’il raccompagne chez lui. Mais là, surprise : le dépressif, Roger, vit dans une somptueuse demeure entouré de sa femme plantureuse et de ses trois filles, toutes éduquées dans la pratique du sexe sans tabou. Évidemment, la nuit que le copain VRP, Michel, va passer sur place s’avèrera aussi inattendue qu’inoubliable.

Pour le lecteur, c’est hilarant de bout en bout. Tout est dans le ton bien sûr, dissimulé sous les apparences de l’ordinaire le plus quotidien, conjugué à l’outrance des situations sexuelles que va croiser le malheureux Michel, jouet de ses sens enfiévrés, dans un crescendo d’incrédulité qui culminera le lendemain matin à l’heure du petit déjeuner – puisque comme chacun sait il faut un bon coup de rein pour bien démarrer la journée. Bastien Vivès, pardon pour la facilité de l’image, enfile l’un après l’autre la plupart des poncifs de l’érotisme et de la pornographie, sur fond de faux premier degré et d’apparente banalité domestique. Le huis-clos est familial de bout en bout et le rire en proportion inverse de l’avalanche de situations faussement « normales ». C’est vif, rapide, enlevé, à raison de deux à trois images par planche, rarement plus. On ne s’attarde pas plus qu’il ne faut dans cette histoire dont l’humour est l’unique raison d’être. Et Bastien Vivès, déjà auteur d’une première contribution remarquée dans la même collection (ne serait-ce que pour son titre, Les Melons de la colère), d’emporter haut-la-main le trophée de l’album le plus drôle de la saison.

J’y ajouterai personnellement, pour la bonne bouche, une vraie délectation à lire et relire le dispositif éditorial qui accompagne rituellement la publication de tous les titres de l’inénarrable collection BD-Cul des Requins Marteaux, de sa rituelle citation introductive (« Moi aussi, j’ai une flûte enchantée ! », et c’est signé Ludwig van Bitehoven) à ses fausses pubs en passant par sa signature (« Le N°1 de la BD indébandante ») et ses stickers de couverture (« Classé X même en Scandinavie »). On n’est jamais très loin de l’humour à la Charlie Schlingo, comme naguère ce dernier s’y livrait dans les pages du fugace Parigolo. Tout bon, quoi.

La Décharge mentale, de Bastien Vivès (éditions Les Requins Marteaux, collection BD-Cul, 124 pages, 14€)

Nicolas Finet

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