Deux géants américains

Deux géants américains de l’âge classique ont été au menu de Noël cette année, et c’est une bonne nouvelle. Le premier, né en 1905 en Utah, est indirectement connu de presque toute la planète grâce à la renommée du personnage qu’il a quotidiennement dessiné en strips pour la presse de son temps : Floyd Gottfredson a en effet donné vie, sur papier, au personnage de Mickey Mouse créé par Walt Disney pour l’écran, et de ce fait appelé à la consécration que l’on sait. Cantonné à un certain anonymat, puisque c’est Disney qui signait tous les strips de la série, Gottfredson a pourtant fini par émerger tardivement dans la lumière, célébré par le monde de la bande dessinée pour le brio de son travail, tant sur le plan graphique que narratif. Et c’est à la qualité de ce travail que rend hommage, sous bannière Disney, la réédition intégrale en fac-similé des aventures de Mickey version papier qu’entreprennent les éditions Glénat avec ce premier volume proposé en format à l’italienne : La Vallée de la mort et autres histoires.

Il n’est pas nécessaire de parcourir très longtemps les strips de Gottfredson pour que nous saute aux yeux l’évidence d’un talent d’exception. Débordantes d’énergie, pleines de trouvailles de cadrage et de contrastes, de perspectives inattendues, ces premières aventures de Mickey pour le public des quotidiens américains (on est en avril 1930 quand débute La Vallée de la mort et le compagnonnage de Gottfredson avec Disney et sa créature va durer des décennies) sont un régal visuel permanent. Qui plus est, ce sont de vraies aventures – à tonalité humoristique, certes, mais avec une densité d’action qui pourrait en remontrer à bien des scénarios plus récents. Ça bouge, ça court, ça cogne et ça défouraille, dans des environnements empruntant aussi bien au western qu’à l’épopée urbaine.

La brève biographie de Gottfredson que propose l’album en contrepoint des bandes dessinées stricto sensu (l’appareil critique, copieux, compte une cinquantaine de pages, même si c’est parfois sur un mode un peu trop hagiographique) raconte que c’est à un grave accident de chasse que le dessinateur doit sa vocation, et peut-être même la singularité de son trait. Blessé au bras à l’âge de onze ans, le môme est condamné, pour récupérer des opérations chirurgicales à répétition qu’il doit endurer suite à cet accident, à une existence un peu recluse durant une bonne part de ses jeunes années. C’est dans ces circonstances qu’il se prend de passion pour le dessin, dont il fait l’apprentissage en autodidacte. Et, dessinant de son membre abimé, il finit par développer une technique de travail particulière, utilisant tout son bras pour compenser les limitations d’une main blessée qui ne retrouvera jamais tout à fait sa souplesse d’origine. L’élégance stylistique et la puissance du trait comme résultantes d’un handicap surmonté, voilà une leçon qui en jette.

Bref, on se délectera de cette création éminemment moderne, où l’on retrouvera aussi bien l’empreinte des maîtres (il n’est pas rare, au fil des strips de Gottfredson, de discerner en filigrane des échos du Krazy Kat d’Herriman) que les innovations par lesquelles Gottfredson influencera, ultérieurement, d’autres artistes de bande dessinée en Amérique ou en Europe (par exemple les chevaux dans La Vallée de la mort, préfiguration manifeste du bestiaire de Jacovitti). Plaisir à tous les étages, et il y en a presque trois cent pages. Juste de quoi patienter jusqu’au tome 2.

L’autre classique américain du moment, plus encore que Gottfredson, est une star consacrée : dans un format éditorial similaire à La Dynastie Donald Duck chez le même éditeur, Balthazar Picsou est une copieuse promenade dans l’univers d’Uncle Scrooge, à travers les récits de quelques-uns des plus talentueux auteurs qui en ont assuré la mise en images au fil des années. Le premier d’entre eux est l’immense Carl Barks, bien sûr, mais on y trouve aussi, parmi d’autres, les indispensables Don Rosa ou Giorgio Cavazzano. Au total, une vingtaine d’histoires de longueurs variables est au sommaire de ce volumineux recueil, soit un tour d’horizon d’un demi-siècle de création exactement, de 1947 pour l’histoire la plus ancienne à 1997 pour la plus récente.

En contrepoint de ces récits soigneusement choisis, un abécédaire rédactionnel et visuel, de A comme « Anniversaire » à Z comme « Zoo », célèbre sous la forme de courts textes thématiques illustrés toutes les facettes de l’univers Picsou – comme on appelle chez nous le célèbre rapiat. Prolongement inédit en librairie du magazine Tout Picsou de A à Z, le recueil est enfin complété d’une série d’hommages illustrés, à raison d’un portrait ou d’une évocation par dessinateur. Une vingtaine d’auteurs est au générique de ce salut confraternel, emmenée par des têtes d’affiche comme Loisel, Cosey, Keramidas, Bouhis ou Cornette. Enfin, on ne bouclera pas cette rapide présentation sans évoquer le rôle éditorial décisif joué par le toujours excellent Pascal Pierrey, qui fut le rédacteur en chef du magazine ayant servi de matrice au livre. Bien joué.

Mickey Mouse Tome 1 – La Vallée de la mort et autres histoires, de Floyd Gottfredson (Disney / Glénat, 288 pages, 29,50 €)

Balthazar Picsou, Carl Barks et collectif (Glénat, 424 pages, 29,50€)

Nicolas Finet

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