Albert Uderzo, 1927 – 2020

Contrairement à pas mal de mes copains de la bande dessinée dont je vois paraître les témoignages en rafale, j’ai peu connu Albert Uderzo, exception faite de l’avoir croisé dans les coulisses d’un festival du Sud-Ouest dont le nom m’échappe.

De ces moments fugaces, je me souviens surtout une chose : les mains d’Uderzo, qui m’avaient beaucoup impressionné. Des mains de maçon, épaisses, massives, puissantes. Comment était-il possible que tant de finesse ait pu surgir de mains pareilles, en apparence si peu taillées pour la subtilité ?

Interrogation de pure forme, qu’évidemment je n’ai pas cherché à approfondir.

En revanche, un peu avant ou un peu après je ne sais plus, j’ai écrit un texte, assez court, pour les besoins d’un livre collectif dont j’étais l’un des contributeurs (Cent pour cent bande dessinée, coédité par la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image et Paris Bibliothèques, 2010).

Il s’agissait, en une quinzaine de lignes, d’essayer de rendre compte du talent d’Uderzo à travers l’exemple d’une planche significative. La planche était extraite d’un album de 1968, Le Bouclier arverne. Par curiosité, et parce que la disparition d’Uderzo m’a touché, j’ai ressorti le livre, le texte et la planche – planche et texte que je vous propose ci-après.

À dix ans de distance, il me semble que ce que j’avais publié alors demeure d’actualité. Disons que ce sera mon hommage.

 

“On se s’étonnera pas que cette planche soit l’une des plus fameuses de la saga d’Astérix, tous albums confondus. Car au-delà du caractère savoureux de la péripétie qu’elle rapporte (Tu m’aimes ? Dis-le, que tu m’aimes !), au-delà même de l’extraordinaire personnalité du trait d’Uderzo (il a déjà mis au point, nous sommes en 1968, cet alliage virtuose de moelleux et de folle énergie qui le distingue radicalement de tous les autres dessinateurs de la place), voici une magistrale leçon de composition, une pure leçon de bande dessinée classique. Tout y est, ou presque : champ / contrechamp pour ouvrir les débats, un soupçon de plongée en plan serré pour bien cerner les personnages, l’art du hors champ pour encore mieux suggérer ce qu’on ne voit pas (Idéfix interloqué entre « Héhé ! » et « Huhu ! »), un panoramique subtilement décentré (le véritable centre géographique de toute la page, c’est… le point d’exclamation) comme résolution du conflit et même, même, l’art de la sortie— seul moment de la séquence où les deux personnages, ensemble, ont le regard tourné vers le bord extérieur. Et le tout ? En équilibre aérien, limpide, tout en légèreté. Chapeau, l’artiste.” (septembre 2009, publié en 2010)