Plusieurs décennies de journalisme, évidemment, ça crée des connivences, des amitiés, des liens. Et quelques-uns qu’avec le temps on se félicite d’avoir entretenus.
L’ami Gabriel « Gaby » Joseph-Dezaize est issu de ces liens-là. Et si je vous parle de lui, c’est qu’il a choisi d’intituler son média numérique vagabond récemment créé – et ne doutez pas que pour moi, l’emploi de pareil qualificatif soit particulièrement laudateur – Du bon usage du monde (dubonusagedumonde.com, abonnement gratuit, sans publicité). Pour une raison que vous allez vite trouver évidente si vous continuez de me lire, il m’a demandé de bien vouloir inaugurer, pour élargir le spectre narratif de son site, la série de portraits qu’il entend consacrer à divers spécimens d’humain(e)s qui écrivent. Il est bien bon, Gaby, de penser que. Alors soit, admettons.
C’est qu’il y a de cela bien longtemps (pas loin de trente-cinq ans, une paille), j’officiais comme rédacteur en chef dans un périodique bénéficiant, dans le contexte de son époque, d’une certaine visibilité.
Rédacteur en chef. Contrairement à la plupart des personnes qui en passent par cette fonction, trop heureuses de cesser d’écrire pour ne plus s’investir que dans les méandres de la hiérarchie, j’avais, moi, conservé de toujours le goût de l’écriture et de la rencontre, sans pour autant m’interdire les plaisirs de ce qu’implique, à mes yeux, l’exercice de la chefferie journalistique : jouir du droit souverain de choisir, en toute subjectivité, des gens de qualité pour produire des textes qui ne le sont pas moins.
Et voilà comment, quatre années durant, j’ai pu à la fois mener la rédaction d’un mensuel tout en me ménageant ici et là, pour les besoins de cette publication, des plages de liberté se concrétisant par des interviews, des traductions, des enquêtes, des reportages. Adossé à une famille de presse qu’on n’appelait pas encore les « magazines people », le titre s’intitulait Max et sa promesse éditoriale entrelaçait d’une part le monde de la mode et des top models et d’autre part celui de la culture au sens large (cinéma, musique, arts, etc.). Personne n’est parfait.
Assez peu sensible à l’univers du cinéma (là, je déléguais bien volontiers), je l’étais en revanche beaucoup à la musique, à la littérature, à la bande dessinée – bref à tout ce qui s’imprimait. D’où Nicolas Bouvier.
À l’époque dont je parle – l’orée des années 90 –, Bouvier accédait enfin, des décennies après avoir défriché le travel writing en pionnier génial et parfaitement inconnu, à une notoriété XXL. Son Usage du monde, devenu légendaire, prenait la dimension d’une Bible et lui-même, dans le petit cénacle des écrivains-voyageurs, n’était plus très éloigné d’un statut papal. Alors, religieusement si j’ose dire, j’avais sollicité son éditeur du moment et décroché un entretien avec le maître, pour peu que j’accepte de lui rendre visite là-bas chez lui, à Rome – non, c’était juste pour vous faire sourire, en vrai son chez lui se trouvait non loin de Genève, en Suisse, où il était né. Tu parles que j’avais accepté…
Au bout du compte, j’avais passé deux jours là-bas. Plusieurs entretiens, délicieux, et d’une intelligence… Je vous livre ci-après, avec la complicité bienveillante de Gaby, l’article que j’ai rapporté de ce mémorable voyage. Tel quel, sans en changer un mot (j’ai juste rétabli un subjonctif, que j’avais négligé d’accorder). Mon unique regret : j’aurais dû au moins citer dans l’article le nom du complice de Bouvier à l’époque de leurs premiers voyages, Thierry Vernet, dont je n’avais pas su mesurer l’importance à l’époque de ma rédaction. Cela reste une faiblesse.
Seul l’éditing du papier (chapo, relance de lecture, légendes), superflu ici, n’a pas été conservé. Ce portrait de six pages a paru dans le numéro d’avril 1992 de Max. Ma petite vanité, que je vous avoue sans fausse honte, car nous en avons toutes et tous, n’est-ce pas ? : j’avais 32 ans, autrement dit plus ou moins l’âge de Bouvier lors de la première publication de L’Usage du monde (1963, et non 1961, comme je l’avais écrit à tort dans mon texte de Max).
Les photos sont de Hannes Schmid et la maquette de Christophe Estevez.
J’y ajoute pour la bonne bouche, en fin d’article, une copie du courrier de remerciement très cordial que m’avait adressé Nicolas Bouvier à parution, en date du 1er avril 1992. Une sorte de bâton de maréchal (au petit pied, hein…), si on veut.

L’errance dans la peau, le voyage dans l’âme. Au XVIIIe siècle, on aurait dit de Nicolas Bouvier qu’il était l’un de ces humanistes éperdument « curieux des choses étrangères ». Version XXe siècle, cela donne l’un de ces destins qu’on croirait directement sortis d’un roman d’aventure. Quinze ans avant Jack Kerouac et son mythique Sur la route, et avec une génération d’avance sur la clique dépenaillée des vagabonds célestes, Nicolas Bouvier, baroudeur sans cause, va-nu-pieds affamé d’espaces neufs, tourne le dos à sa Suisse natale et part en direction du Levant apprendre l’usage du monde. L’Europe balkanique, l’Iran, Ceylan, le Japon… De haltes en haltes, de pistes en chemins de fer, quatorze ans d’une existence nomade et libre, harassante et rude, dont l’Orient magique, encore et toujours, reste le pivot central.
De ces tranches de vie hors norme, de ces expériences uniques, Nicolas Bouvier a fait des livres. Des livres rares et riches, des récits fragiles et lumineux, qui l’ont progressivement consacré comme le plus brillant des écrivains-voyageurs.
Aujourd’hui, alors que la tradition littéraire du récit de voyage revient en force, Nicolas Bouvier, moins qu’un modèle ou une référence, apparaît finalement comme l’éclaireur émerveillé qu’il n’a jamais cessé d’être. Son meilleur rôle.
« Je sais que pour vous Français, un Suisse est à peu près aussi intéressant qu’un Algonquin ou un Masai. Mais savez-vous que statistiquement, la Suisse est le pays le plus nomade d’Europe ? Un Suisse sur cinq s’expatrie. Plus fort que les Irlandais… » Manière de suggérer que le voyage était plus ou moins inscrit dans ses gènes. Une tendance héréditaire, en somme. L’environnement familial fera le reste. Enfant, puis adolescent, Nicolas Bouvier s’abreuve de romans d’aventure et d’évasion : L’Île au trésor, Le Dernier des Mohicans, Jack London, Alexandre Dumas, Jules Verne… « J’ai grandi dans une maison, dit-il, où le coupe-papier était plus important que le couteau à pain. »
Plus tard, lorsqu’il commence à « fuguer » ici et là, son père, fonctionnaire municipal dans une bibliothèque, l’encourage : « Je voyageais pour lui, en quelque sorte. C’est d’ailleurs le même genre de relation que j’entretiens avec les lecteurs de mes livres : je suis leur ambassadeur. »
Ses premiers « vrais » déplacements débutent lorsqu’il a quinze ans, juste au sortir de la dernière guerre : « Auparavant, nous étions cernés par l’Allemagne nazie, confinés dans notre propre pays. Alors, dès que les frontières se sont ouvertes, j’ai pris mes jambes à mon cou. » L’Italie d’abord, comme pour se faire la main. Mais très vite, c’est vers l’Est, l’Asie, que se tournent ses regards : « L’Orient m’apparaissait comme une caverne d’Ali Baba. Durant mes études, il subsistait sur la carte d’énormes “blancs” qui n’avaient pas été traités en cours. Et j’avais terriblement envie d’y aller voir. L’Est m’attirait comme le vide un montagnard. »
Alors, flanqué d’un ami, Nicolas Bouvier part pour de bon, direction l’Extrême-Orient. « Il faut se rendre compte que personne à l’époque ne partait comme ça sur les routes. » Commence alors un long et formidable voyage qui va durer plusieurs années. Les deux complices s’arrêtent un peu partout, vivent de petits boulots et, étrangement, adoptent le rythme paisible des voyageurs du XIXe siècle, soumis aux saisons, aux rencontres, aux aléas de la route. Ce que Bouvier appelle le « miracle de la lenteur ». « Pour parvenir jusqu’au Japon, j’ai mis plus de temps que Marco Polo pour aller à Pékin. Sur le moment, cela allait de soi : en Orient, un voyageur est quelqu’un de respectable et d’enviable, alors qu’en Europe ça ne fait pas sérieux, c’est un peu baba cool. Partout, nous avons été bien accueillis, jamais nous n’avons eu à mendier. L’hospitalité orientale est remarquable. » Ne pas en déduire pour autant qu’il s’agisse d’un voyage d’agrément. Si Bouvier accumule éblouissements et rencontres étonnantes — « un consul américain opiomane, quelques SS en fuite… » —, c’est aussi une épreuve que de progresser au hasard des bonnes et des mauvaises fortunes : « Pour nous, c’était souvent la soupe aux cailloux… Autrefois, si les voyageurs fumaient si souvent de l’opium, c’était pour mieux supporter les conditions éprouvantes de ces immenses voyages qui n’en finissaient pas. Mon niveau de vie, à l’époque, était grosso modo celui d’un étudiant, et parfois d’un étudiant famélique… La vie nomade vous met constamment en condition d’échec. C’est une succession de routes et de déroutes… ».
Plus tard, Nicolas Bouvier « s’enlise » à Ceylan (aujourd’hui le Sri Lanka), Robinson malade, comme envoûté. Il y restera plusieurs mois dans une atmosphère de magie noire et dans un état de « dérive hallucinatoire », avant de s’embarquer comme mousse sur un steamer français qui fait route vers Yokohama. De cette parenthèse hypnotique sur « l’île des mages », il tirera plus tard l’un de ses plus beaux livres, Le Poisson-scorpion, et la certitude qu’il existe pour chacun de nous des « endroits funestes » : « Il y a sur cette planète, dit-il, trois ou quatre paysages qui me veulent du mal, qui puent. »
Son séjour au Japon — qui lui inspirera, entre autres, sa Chronique japonaise — sera un autre grand choc. Là, « pour ne pas crever de faim », il vit de dizaines de petits boulots (guide pour touristes, matelot sur un voilier, figurant de cinéma), dont celui de photographe, qui deviendra vite, avec l’écriture, son autre grande passion. C’est ce métier de chasseur d’images qui lui permettra d’assurer sa subsistance une fois de retour chez lui, à Genève.
Car le succès littéraire ne se manifeste pas tout de suite. Bouvier publie en 1961 son premier livre, L’Usage du monde, à compte d’auteur. Il faudra plusieurs années pour que l’ouvrage devienne ce qu’il est aujourd’hui : un livre culte constamment réimprimé, une manière de manifeste pour tous les passionnés de littérature de voyage. Entre deux périodes de pause en Suisse, Nicolas Bouvier repart sur la route : les États-Unis, l’Europe et, bien sûr, l’Asie… « La géographie de la planète n’est plus à explorer, mais le monde, lui, reste entièrement à découvrir pour soi-même. C’est l’un des enseignements du voyage : le regard d’autrui n’use pas les choses, le témoignage des autres ne tue jamais l’expérience personnelle. »
Nicolas Bouvier n’accorde qu’une importance relative à sa renommée. Bien sûr, il se montre satisfait de « pouvoir enfin gagner (sa) vie avec (ses) livres ». Mais ce n’est pas l’essentiel : « Il faut s’efforcer de se faire une vie intéressante ; c’est une manière de s’éviter, par la suite, de devenir mesquin… » Nul doute que sa propre existence corresponde trait pour trait à ces critères. C’est peut-être d’ailleurs ce qui caractérise et unit cette curieuse tribu de travel-writers que se disputent aujourd’hui les vitrines des librairies : la simplicité d’accès, la connivence, l’humanisme. Ella Maillart et son épopée asiatique, Redmond O’Hanlon l’excentrique Anglais, Colin Thubron, Patrick Leigh Fermor et les autres, Nicolas Bouvier les connaît tous, et tous sont devenus des copains : « Il existe réellement une confraternité des écrivains du voyage. C’est une congrégation de rôdeurs. Tous ces gens ont mangé de la vache enragée, boivent comme des trous et entretiennent un certain fatalisme par rapport à leur existence ou leur cirrhose… »
Un soupçon de cynisme ? Non, tout juste une grande lucidité. Et, en filigrane, une capacité intacte à l’émerveillement : « Je perçois le monde comme une construction harmonique, parcourue par de grands ensembles polyphoniques. Ordinairement, nous ne percevons qu’une minuscule partie de la partition. Alors, le monde vous apparaît enfin magnifique, dans toute sa plénitude. »
