Wuhan

Il y a bien longtemps, à la fin du siècle dernier, un magazine de voyages, Grands Reportages, m’avait envoyé en Chine réaliser une série de reportages, dans le cadre d’un dossier spécial consacré à ce pays cher à mon cœur. L’un des sujets proposés dans ce dossier consistait à descendre le Yangzi Jiang, le “long fleuve”, en partant de la ville de Chongqing, dans le Sichuan, et pratiquement jusqu’à l’embouchure du fleuve à hauteur de Shanghai, 2500 kilomètres plus loin vers l’est. Il n’est plus possible d’effectuer ce long voyage fluvial aujourd’hui : la construction du gigantesque barrage des Trois Gorges sur le cours moyen du fleuve, qui a noyé pour toujours lesdites trois gorges, l’interdit désormais.

J’ai eu la curiosité de ressortir ce reportage des cartons où il sommeillait car l’une des villes que j’avais alors traversée, en 1996, est aux premières loges de l’actualité ces temps-ci : Wuhan. C’est sur les berges du Yangzi à Wuhan que s’achevait mon reportage. Voici comment.

“(…) Il y aura encore Xiling, la dernière et la plus longue (80 kilomètres) des trois gorges, avant que les collines plissées, pratiquement sans transition, ne laissent la place à une immense plaine plate. Ici, Sa Majesté le Yangzi prends ses aises. Il se dépose tellement de sédiments au fond de son lit que son niveau d’eau s’est progressivement élevé au fil des siècles, jusqu’à surplomber les terres environnantes protégées par des digues qui menacent de céder à chaque grande crue. Ainsi à Shashi, province du Hubei, le Long Fleuve évolue-t-il à plus de cinq mètres au-dessus de la ville.

C’est l’heure des grands ports fluviaux. Activité frénétique, noria de navires de toutes tailles, armées de débardeurs faméliques, tonnerre des sirènes et des cornes de brume. La poussière, la chaleur, le mouvement. La vie. À Wuhan, sixième plus grande ville chinoise, dans le parc Pinjiang qui fait face à l’ancienne concession française, j’observe le fleuve en crue, tandis que dans mon dos, des karaokés par dizaines rivalisent de décibels dans un réjouissant foutoir. J’ai navigué sur près de 1000 kilomètres depuis Chongqing. Il en reste plus de 1500 à parcourir avant que le Long Fleuve, à hauteur de Shanghai, ne se jette enfin dans la mer de Chine occidentale.

Tout proche, un monument d’une rectitude toute révolutionnaire fuse vers le ciel. Il célèbre l’édification en 1954 d’une gigantesque digue, après que l’une des colères du fleuve ait causé plus de 2000 morts. Mao en personne, alors, avait fait le déplacement pour inaugurer le monument, improvisant même publiquement un poème exaltant la maîtrise par l’homme des forces de la nature. Bégaiement de l’Histoire. La puissance du Yangzi Jiang a depuis la nuit des temps alimenté les fantasmes de domination absolue de tous les souverains de Chine. “L’empereur rouge” n’a pas fait exception à la règle.”

Les photographies qui accompagnent les extraits du reportage que je reproduis ici sont de Christopher Pillitz, excellent photographe britannique qui fut alors mon très sympathique compagnon de voyage au fil du Yangzi. Et je suis redevable de la commande de ce reportage à mon ami l’écrivain Jean-Luc Coatalem, alors l’un des animateurs du magazine “Grands Reportages” dont la rédaction en chef était assurée par Yan Méot. Qu’ils en soient tous remerciés.

Pour l’anecdote, je suis retourné plusieurs fois par la suite à Wuhan (passée de 3,7 millions d’habitants à l’époque de la publication de cette histoire, octobre 1996, à près de 9 millions aujourd’hui…), le plus souvent en reportage pour la presse magazine française, économique notamment. Passées ces années de journalisme, la plus récente (2012) de mes visites sur place avait pour cadre l’un des Concerts de dessins d’une tournée chinoise de quatre dates dont j’étais l’initiateur et le coordonnateur (secondé par l’inestimable Nicolas Albert), événement accueilli à Wuhan grâce à la complicité de l’Institut français local, et dont les principaux protagonistes étaient les auteurs chinois de bande dessinée Little Thunder et Siuhak d’une part, et français Mathilde Domecq et Charles Berberian d’autre part, avec l’appui d’Areski et de ses musiciens – mais c’est une autre histoire…