Benoît Sokal, 1954 – 2021

Sans jamais avoir été l’un de ses proches, j’ai souvent croisé Benoît Sokal tout au long des années (À Suivre) et après. Je l’ai aussi très régulièrement interviewé, notamment au cours de la dizaine d’années (2003-2013) où j’ai conçu et animé le magazine publicitaire de Casterman, Castermag’ – jusqu’à ce que les actuels propriétaires de cette marque n’en décident abruptement l’interruption. Mon dernier entretien avec lui date de 2017, pour les besoins de la nouvelle édition chez PLG de mon livre L’Aventure (À Suivre), et revenait sur sa collaboration avec ce magazine d’exception.

Je republie ici cet entretien nourri et lucide, précédé d’un portrait de Canardo que j’avais conçu à l’époque de la première édition de ce livre, et auquel il ne m’a pas semblé nécessaire de changer une virgule. Et j’y ajoute un autre entretien, qui date de 2010 et que j’ai réalisé pour Castermag’ au moment où le dessinateur, laissant provisoirement Canardo de côté, sortait ce qui était alors son nouvel album réaliste : Kraa. Où l’on constatera que par bien des côtés, Sokal livrait là une histoire étonnamment prémonitoire.

Salut, l’artiste !

Canardo – Nouvelles recettes de canard au sang

Soit la basse-cour comme métaphore du monde, le clope, la bouteille et la gabardine comme viatiques, la conversation de pochetrons comme remède (très temporaire) à la dépression et une bonne descente pour tuer le temps, puisqu’il est écrit qu’ici-bas tout doit finir par disparaître… On le voit, Canardo s’est installé dans nos imagiers avec une hérédité plutôt appuyée : mâtinée d’une solide dose de nihilisme et trempée quelque part dans les arrière-cours du roman noir, tendance hard boiled. Là où les séductrices sont belles et fatales, les héros admirables et morts. Peu de créations animalières – convention assez communément pratiquée du genre qui nous occupe – avaient avant lui filé aussi radicalement la métaphore anthropomorphe. Et avec tout ça, il faudrait qu’on s’en amuse ? On peut au moins essayer, à l’instar de Benoît Sokal lui-même, tant il est vrai que l’humour reste bien la politesse du désespoir. Rions donc (ou grimaçons, à tout le moins) au vu des méprises, mésalliances et mésaventures de notre canard fumant, manière de suffoquer un peu moins fort en attendant à notre tour de trépasser à la casserole. Vous reprendrez bien un peu de magret ?

Benoît Sokal : « Nous avons grandi ensemble » 

Dans quelles circonstances votre route a-t-elle croisé celle d’(À Suivre) ?

J’ai fait la connaissance de Jean-Paul Mougin et de Didier Platteau alors que j’étais encore en formation à l’Institut Saint-Luc. Je m’en souviens encore parfaitement, puisqu’ils faisaient l’un et l’autre partie de notre jury de fin d’études, qui comptait également Franquin et Hermann. C’était en juin 1977.

Comme jury de fin d’études, c’est assez relevé…

Avec les deux larrons qu’étaient Mougin et Platteau, ce n’était pas évident, on ne les connaissait pas. Mais, oui, pouvoir compter pour évaluer notre travail sur des gens comme Franquin et Hermann, très disponibles, très gentils, c’était avoir de bonnes fées penchées sur le berceau de notre petite bande…

Votre bande, c’était qui ?

Mes camarades de promotion, dont certains ont fait un beau parcours dans la bande dessinée et sont souvent devenus des amis : François Schuiten, Alain Goffin, Philippe Berthet, Chantal De Spiegeleer… Il faut y ajouter notre prof, Claude Renart, un proche également. Nous nous étions collectivement fait remarquer en publiant la revue Le 9e Rêve et nous avons assez vite compris que si Mougin et Platteau avaient accepté de participer à notre jury, c’était aussi dans le but de recruter pour leur projet de magazine, dont on commençait à parler dans la profession. Ils nous ont recontactés à la rentrée et on est entrés dans le vif du sujet.

De quelle manière, concrètement ?

Je ne sais pas si c’était calculé, mais Jean-Paul Mougin et Didier Platteau interprétaient un duo du type bon flic / méchant flic. Mougin faisait le méchant, Platteau était plus consensuel. Comme j’avais choisi le registre de l’humour pour ma bande dessinée de fin d’étude, c’est dans ce registre-là qu’on m’avait un peu catalogué d’emblée : l’histoire courte humoristique. François Schuiten, lui, s’était vu assigner un genre différent : le récit réaliste, plutôt sur un format long. Mais ce n’était pas simple pour autant : j’ai fait des essais, je me suis planté, j’ai recommencé, etc., et finalement je suis parvenu à leur vendre trois planches, qui ont été, très indirectement, l’amorce de Canardo.

Personnage que vous avez mis au point très rapidement…

J’avais commencé avec un volatile, alors j’ai poursuivi sur ma lancée… Dans le registre humoristique qu’on m’avait assigné, la parodie m’a semblé une évidence, le polar aussi. J’ai donc placé un privé dans une basse-cour, et c’était parti… Au tout début pourtant, il n’était pas prévu que les aventures de Canardo, une fois parues dans (À Suivre), soient ensuite publiées chez Casterman. Il a fallu que le premier album de Canardo paraisse chez Pepperland, une célèbre librairie de bandes dessinées de Bruxelles qui avait été l’une des premières en Europe et qui s’était mise à faire un peu d’édition, pour que Casterman révise ses options et comprenne que le personnage avait peut-être un avenir commercial en librairie.

Pourquoi vous inscrire dans une tradition animalière ?

Rétrospectivement, je ne crois pas pouvoir dire que je l’ai fait exprès. Je ne sais même pas vraiment si j’aimais bien ce registre-là, ou s’il s’est simplement avéré que j’avais des facilités pour cet exercice. En tout cas, le fait est que ça a tout de suite marché. Ce bon accueil m’a bien sûr poussé à poursuivre : pouvoir s’appuyer sur un premier essai réussi, c’est très confortable au fond. D’autant que ce que je produisais tombait à point nommé pour remplir la case humour, dans un magazine qui m’apparaissait par ailleurs d’une très grande orthodoxie.

Ce succès a-t-il changé votre façon de vivre et de travailler ?

Non, pas du tout. Moi, ce qui m’intéressais, c’était de faire de la bande dessinée, pas qu’on me déroule le tapis rouge. Je me suis toujours tenu à distance de la réussite, en retrait. Mais ce qui est vrai en revanche, c’est que le succès de Canardo m’a sans doute ralenti pour passer effectivement à autre chose. Moi ce que je voulais faire à l’origine, c’était un grand roman en noir et blanc. L’archétype, c’est Corto Maltese en Sibérie, mais il y en avait d’autres : Silence, Ici Même, Bran Ruz, tous étaient mes modèles. Qui plus est, la plupart des auteurs de cette génération antérieure à la nôtre, Pratt, Forest, Comès, Tardi, avaient avec nous, jeunes auteurs, une relation un peu filiale et protectrice. Mais finalement, nous nous sommes retrouvés à faire exactement ce que nous avions critiqué à nos débuts : du 48 pages cartonné couleur…

Un format auquel vous avez tout de même tenté d’échapper…

Oui c’est vrai. Vers le milieu des années 80, j’ai voulu explorer une veine réaliste. Je sentais que je prenais des tics, je voulais à la fois éviter la sclérose et casser le « système Canardo ». C’est ce qui m’a amené à Sanguine, puis au Vieil homme qui n’écrivait plus. Ce n’était pas totalement réussi, mais il me fallait absolument tenter des innovations qui, par la suite, m’ont conduit au jeu vidéo.

Pratiquement tous les auteurs d’(À Suivre) disent avoir établi une relation humaine assez singulière avec Jean-Paul Mougin. Quelle était la vôtre ?

Au tout début, je ne comprenais rien de ce qu’il disait, j’en avais presque honte. Jean-Paul avait un discours très référencé, très littéraire, il nous épatait avec sa culture et son savoir, il nous donnait l’impression d’avoir tout lu. Moi, face aux citations de Roland Barthes ou de son copain Philippe Murray, je me faisais parfois l’impression d’être un intrus, presque un abruti. Il me semblait que les autres dessinateurs étaient beaucoup plus respectables. Qui plus est, nous qui étions belges n’avions pas les codes français, ce qui nous donnait parfois l’impression de ne pas appartenir à la même culture. Je me souviens en avoir parlé à François Boucq, en aparté, et l’entendre me confirmer que lui aussi ne comprenait pas tout de ce que disait Jean-Paul. Mais évidemment, il faut remettre tout ça dans le contexte de l’époque : j’étais encore très jeune et par bien des aspects, j’apprenais encore mon métier. J’ai vécu la première année sur un mode assez éprouvant, mais par la suite, les choses se sont beaucoup détendues. Nous avons grandi ensemble, je pense.

Comment ressentiez-vous la vie de la rédaction à laquelle vous apparteniez ?

À mes yeux, il n’y avait pas réellement de vie de rédaction. Celle de Spirou par exemple, que je connaissais un peu car elle fédérait une petite bande parallèle à la nôtre, me semblait beaucoup plus vivante, c’était un endroit où tout le monde se rencontrait. (À Suivre), ce n’était pas ça. En tout cas pas pour moi qui n’habitait pas Paris. Je pouvais y croiser occasionnellement des auteurs comme Tardi, mais ça n’arrivait pas souvent. J’ai davantage rencontré les autres auteurs de Casterman dans les festivals, Angoulême ou Lucca, ou lors des dédicaces en librairies. Pour moi, la rue Madame (la première adresse de la rédaction d’(À Suivre), ndlr), c’était le lieu où j’allais rendre mes planches et c’est tout. Après, on allait manger ; et on rentrait comme on pouvait du restaurant…

À votre avis, à partir de quand la formule gagnante d’(À Suivre) a-t-elle commencé à se déliter ?

Au début, en dépit de son caractère peu chaleureux, je m’étais fait une image presque parfaite d’(À Suivre) : un magazine austère, mais exigeant, le tenant de la vraie foi. Mais au fil des années, il a perdu en intransigeance, les concessions ont commencé à apparaître, dont la couleur a été la première. Et moi, en parallèle, j’ai commencé à décrocher, à prendre peu à peu mes distances. Je me souviens encore de Jean-Paul Mougin et Didier Platteau prenant des pincettes pour m’annoncer la fin du magazine, comme si c’était un drame. Moi de mon côté, je m’en foutais complètement : j’étais passé à autre chose.

Que reste-t-il de cette histoire collective aujourd’hui ?

Rien d’autre qu’une aventure qui s’estompe peu à peu dans les brumes de l’histoire de la bande dessinée. J’y reste personnellement attaché à cause de Jean-Paul Mougin, personnage complexe auquel je n’ai sans doute pas tout compris, mais qui a joué un rôle important dans mon parcours d’auteur. Je peux en partager le souvenir avec d’autres qui ont également vécu cette histoire, Loustal, François Schuiten, Jacques Ferrandez, François Boucq… Cela reste sans doute doute important aussi pour d’autres qui sont un peu plus âgés que nous. Mais au-delà… Grâce aux jeux vidéo, je côtoie professionnellement des gens beaucoup plus jeunes que moi, trentenaires ou même moins, qui étaient à peine nés à l’époque dont on parle. Et force est de constater que sous cet angle, (À Suivre), ça ne parle plus à grand monde.

 

“J’ai bien fait un canard, pourquoi pas un aigle ?”

 

Après avoir beaucoup fréquenté le jeu vidéo, Benoît Sokal revient pour de bon à la bande dessinée avec Kraa, une histoire violente et exaltée nourrie de grands espaces.

 

Portez-vous le projet de Kraa depuis longtemps ?

Benoît Sokal : Les origines de ce livre sont multiples. Dans un premier temps, j’avais pensé à un jeu vidéo qui serait un simulateur d’oiseau. Mais, comme j’étais en train de m’éloigner de l’univers du jeu vidéo, l’idée a peu à peu perdu de son intérêt. C’est à peu près à la même époque, il y a deux ans environ, qu’a commencé à se cristalliser, de plus en plus nettement, mon envie de refaire de la bande dessinée de façon active. Et puisque mes goûts me portent plutôt vers les récits au grand air, c’est en élaborant peu à peu une histoire de grands espaces encore sauvages que j’ai trouvé à réemployer mon idée d’oiseau.

Ne plus être totalement impliqué dans la bande dessinée, c’était un manque ?

Une frustration en tout cas. Les codes de la bande dessinée sont très différents de ceux du jeu vidéo, et j’éprouvais fortement l’envie de retrouver et revivre ces manières de faire, qui ont tout de même accompagné une part non négligeable de ma vie professionnelle. J’ai pris conscience, à ce moment, qu’être simplement scénariste ne suffisait pas à ma satisfaction d’auteur.

Qualifier Kraa d’histoire écologique, ça vous convient ?

Oui et non. Je ne suis pas du tout un théoricien de l’écologie, mais j’ai la nostalgie des histoires de nature, de grands espaces. C’est un vrai goût chez moi, nourri par les écrivains américains qui font partie de mon monde littéraire, Jack London, Jim Harrison… Il me faut de l’air ! Je ne suis pas certain qu’il s’agisse vraiment d’une sensibilité écologiste, car je trouve souvent les messages écolos un peu lourds et frelatés. Mon attrait pour la nature et l’aventure relève plutôt de la recherche d’un paradis originel, de la quête d’une part d’enfance.

Vous ne situez pas exactement la géographie que vous mettez en scène. On pense au grand nord américain, mais cela pourrait aussi être la Sibérie…

En fait, je me suis inspiré de ce qui se passe aujourd’hui au sud du détroit de Bering. Partout, ça se réchauffe, le permafrost fond, et les ressources naturelles qu’il libère excitent les convoitises, c’est la foire d’empoigne. L’atmosphère que j’évoque est plutôt américaine, c’est vrai – les décors peuvent évoquer l’Alaska, la Colombie Britannique – mais, intentionnellement, je n’ai pas voulu être plus précis. Quant au mélange de populations, il reflète exactement la situation actuelle dans cette région du monde ; il y vraiment de tout là-bas, des Danois, des Américains, des Russes, des Canadiens…

Pourquoi avoir situé votre récit vers la fin des années 20 ?

Ce n’est pas très important en soi. Disons que c’est une affaire d’ambiance : cette époque, pour moi, c’est à la fois la décolonisation, Tintin, Les Aventuriers de l’Arche Perdue et la Dépression, qui contraignait les gens à bouger pour survivre.

Kraa dépeint, entre autres, l’édification d’une sorte de ville champignon dans un milieu sauvage dont les sous-sols s’avèreront piégés. D’où vous est venue cette idée ?

J’essaie toujours, lorsque je conçois une fiction, de vérifier si mes intuitions sont plausibles. Je consulte ma documentation écrite ou audiovisuelle, je sollicite mes souvenirs de voyage. Dans ce cas précis, j’ai retrouvé la trace de phénomènes similaires survenus en Finlande, avec des volcans en activité qui ont littéralement fait fondre toute une région, comme une cocotte-minute. Et puis, j’aimais bien l’idée de construire sur quelque chose de mouvant, presque improbable. La cupidité et la mégalomanie humaines peuvent faire des miracles…

Le parti-pris narratif est de raconter cette histoire du point de vue, subjectif, d’un oiseau – un aigle. C’est un choix surprenant…

J’ai bien fait un canard. Pourquoi pas un aigle ?!

Non, sérieusement…

Disons que c’est ma façon de m’intéresser à l’écologie. La manière de voir des écologistes est souvent très intellectuelle, très construite, très digérée. Mais aller observer les petits oiseaux le dimanche matin n’a pas grand chose à voir avec la Nature, la vraie, qui est un monde cru, brutal. Je voulais un point de vue naturel sur la Nature – d’où l’aigle. Il n’y a aucun jugement dans mon regard. L’aigle aime tuer, et alors ? C’est pour lui un comportement logique, qui répond à un besoin élémentaire. Ainsi font les aigles, voilà tout.

Malgré toute votre empathie pour cette nature grandiose, on a tout de même l’impression que le combat est perdu d’avance…

Il l’est. La nature est vaincue. Le paradis perdu est vraiment perdu. Cela m’attriste, mais j’y suis résigné. C’est aussi ce qu’exprime Kraa : un certain regret pour le temps de l’innocence.