F’Murrr 1946 – 2018

Drôle de sensation. Je ne connaissais presque pas F’Murrr, que je n’ai fini par rencontrer que fort tard. Mais il se pourrait bien néanmoins – je n’affirme rien, je n’ai pas vérifié – que je sois l’un des derniers à l’avoir interviewé. C’était il y a moins d’un an, le 19 juillet 2017, dans une brasserie de la place du Châtelet à Paris. J’avais sollicité F’Murrr pour un entretien autour de sa collaboration avec (À Suivre), à l’occasion de la publication prochaine (décembre 2017) du livre L’Aventure (À Suivre) que je m’apprêtais à faire paraître chez PLG à l’occasion du quarantième anniversaire de la naissance de ce magazine si important dans l’histoire récente de la bande dessinée en France.

J’ai passé deux heures avec un homme chaleureux, drôle, parfois déconcertant, et dont je retiens surtout une chose : la passion intense avec laquelle il parlait du dessin.

Afin d’honorer son souvenir à ma manière, je republie ci-après deux choses : l’entretien qu’il m’a accordé l’an dernier et un court portrait du personnage de Jehanne d’Ark créé dans Métal Hurlant et poursuivi dans (À Suivre) – l’un et l’autre textes issus, donc, de mon récent bouquin chez PLG.

Salut, l’artiste.

 

Jehanne – Pucelle que vous croyez

 

Elle en a porté, des noms : Jehanne d’Arque, Jehanne Darc, Jehanne d’Hic, Johanne of Ze Ark et même Channe Tark, à la teutonne… Manière de dire que cette Jehanne-là, plus souvent accoudée au zinc qu’en mission pour le Seigneur, n’est pas exactement la copie conforme de la donzelle de Domrémy, et cette version de l’Histoire de France pas entièrement conforme à celle que narrent les manuels. Revue et corrigée (c’est un euphémisme) par F’Murrr, Jehanne d’Arc fricote avec un époux extraterrestre dont elle se montre d’ailleurs fort éprise, copine avec un Attila plutôt bonne pâte, énerve le dauphin Charles (qui est comme chacun sait un canard affublé d’un gros défaut de prononciation, mais essayez donc de parler avec un bec, vous) et même, même, donne naissance à un rejeton, Tim Galère. Ça se saura, puisque même la presse s’en fera l’écho : « Le fils de Jehanne d’Arque : la pucelle avait fauté… », titrera (À Suivre) en couverture de son numéro de mai 1982. On ne sait ce dont il faut le plus se réjouir : de l’humour ravageur de ces picaresques aventures, de leur surprenant effet de réel – ou de se voir une fois encore démontrer par l’exemple, et avec quel éclat, qu’il y a décidément un Dieu pour les ivrognes.

 

F’Murrr : « Les contenus, la façon de travailler… pour moi, c’était le meilleur journal ! »

 

Dans quelles circonstances votre rencontre avec l’équipe d’(À Suivre) s’est-elle produite ?

F’Murrr : Le point de départ de tout ça, c’est Tardi. Je l’ai rencontré à l’époque où il habitait porte d’Orléans à Paris, il venait de faire La Véritable histoire du soldat inconnu et il ramait sur Le Démon des glaces. Moi, je venais d’obtenir un prix en Belgique, le Prix Saint Michel, pour Au Loup !, et au retour de Bruxelles, dans le train, une espèce de groupe s’est formé, avec Tardi, Cestac, Robial – il y avait Forest aussi, très important à l’époque des débuts d’(À Suivre). Forest m’avait plus ou moins annoncé qu’un projet de journal allait se faire, sans trop entrer dans les détails. Sur le moment, j’ai cru qu’il s’agissait encore d’un projet foireux avec Moliterni, comme il s’en était déjà esquissé plusieurs. Mais lorsque, chez Tardi, j’ai vu débarquer Didier Platteau et Étienne Pollet, avec l’intention affichée de trouver un relais à Hergé, j’ai eu le sentiment que c’était sérieux. Et cela s’est confirmé assez vite par la suite, avec un coup de fil de Jean-Paul Mougin au moment de la préparation du numéro zéro, qui me proposait d’être de l’aventure du futur journal.

Vous vous connaissiez ?

Non, pas vraiment. On s’était vaguement croisés du temps où il était à Pif, c’est tout. D’après ce que j’ai entendu dire, l’équipe éditoriale de Casterman avait rencontré Mougin au festival de Lucca. Et on m’avait dit que Forest, un temps pressenti pour être le rédacteur en chef de la revue, s’était désisté en sa faveur. À mon sens, c’était une bonne chose : Forest était un type incroyablement intuitif et inspiré, mais il avait des idées biscornues et il pouvait se montrer assez directif, je ne suis pas sûr que cela aurait fonctionné. Mougin, lui, avait le profil qu’il fallait pour assurer la rédaction en chef, c’est-à-dire la capacité à être un tampon entre les auteurs et les éditeurs. Qui plus est, grâce à l’équipe de talent recrutée autour de lui – Anne Porot et Bernard Ciccolini particulièrement –, Mougin s’est retrouvé avec entre les mains un journal pratiquement tout fait.

Mais qu’alliez-vous faire dans cette histoire, vous qui étiez presque devenu une institution à Pilote et chez Dargaud ?

C’est arrivé pour moi à une époque où je vivais un petit conflit chez Dargaud. Il y avait eu des tiraillements et des jalousies entre certains auteurs, et je n’avais pas nécessairement été le mieux traité par la direction de la maison. Du coup, comme un certain nombre d’auteurs avaient commencé à quitter Pilote pour s’en aller chez Fluide Glacial, Métal Hurlant ou ailleurs, j’ai suivi le mouvement. Et c’est pour Métal qu’initialement j’ai mis au point le personnage de Jehanne d’Arc. Tardivement, Georges Dargaud a tenté de me faire changer d’avis, faussement surpris, en me disant : « Mais enfin, il fallait me dire que vous aviez besoin d’argent… » Bon, il était trop tard. De toute façon, je n’ai jamais vraiment aimé Pilote, que je trouvais plutôt moche. Et j’ai commencé à comprendre qu’il valait sans doute mieux ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Je pouvais déjà compter sur les Alpages chez Dargaud, du coup être de l’aventure (À Suivre) me mettait à l’aise : à la place d’avoir un costard à une manche, j’avais un costard à deux manches… Et puis, dans cette nouvelle équipe, je n’étais quand même pas chez n’importe qui. Quand il fallait marquer le coup, comme à Angoulême lors du lancement d’(À Suivre), Casterman ne lésinait pas. Forest, Robial, Tardi… c’était un très beau journal.

Quel regard portiez-vous sur cette maison d’édition que vous ne connaissiez pas ?

Casterman était une sorte d’imprimeur rassis, c’étaient des patrons de province, avec un côté féodal. Du côté de la direction de Casterman à Tournai, ils n’ont jamais aimé (À Suivre), ils avaient l’impression qu’on les obligeait à financer un journal pornographique. À plusieurs reprises, il s’en est fallu de peu qu’ils refusent de signer le bon à tirer avant le départ à l’imprimerie. Mais bon, je me dois de dire aussi que sur le plan humain, la plupart de ces gens se montraient très gentils. Et j’ai toujours trouvé que les commerciaux de Casterman à Paris étaient très compétents.

Vous l’avez mentionné tout à l’heure, c’est initialement pour Métal Hurlant, et pas pour (À Suivre), que vous avez créé le personnage de Jehanne d’Arc…

Oui, j’ai été assez tôt de l’aventure Métal, j’ai aussi brièvement publié dans l’autre journal lancé par la même équipe, Ah ! Nana, resté sans lendemain. Mais comme la thématique dominante à Métal Hurlant était la SF et que la SF m’emmerde, je m’étais dit, l’Histoire, c’est de la science, donc faisons de l’Histoire. Et voilà comment j’ai commencé Jehanne d’Arc, sur un rythme similaire à celui du Génie des Alpages, avec des récits en deux pages.

Vous n’aviez pas des envies d’histoires au long cours ?

À cette époque non, il me semblait que je n’aurais pas correctement maîtrisé ce genre de format. Au cours de la séquence Métal…, j’ai commencé à travailler sur une histoire un peu plus conséquente, une dizaine de pages, mais j’ai fini par laisser tomber, heureusement. Et c’est à peu près à ce moment qu’est arrivé Manœuvre à Métal Hurlant, ce qui n’a fait que hâter mon « transfert » à (À Suivre).

Avec Tardi, Forest, Pratt, Comès et d’autres, vous incarniez l’attachement au noir et blanc…

Pour moi la bande dessinée, c’est en noir et blanc, il n’y a même pas à se poser la question. L’imagerie populaire, c’est le trait. C’est une écriture en soi. Et de préférence imprimé sur du papier bas de gamme, comme Pratt dans Pif. Moi ce qui me motivait, comme beaucoup d’autres je crois, c’est qu’avec la bande dessinée, on pouvait enfin fabriquer une belle image pas chère. Cette démarche est éclatante chez des gens comme Tardi. Et ce n’est pas par hasard si la bande dessinée s’est épanouie en Belgique, qui est un pays de tradition graphique. La mise en couleur, c’est autre chose : c’est commercial.

Vous aviez des admirations, au sein de cette équipe ?

Pour la plupart, ce sont ceux dont j’ai déjà parlé : Tardi, dont le talent nous rendait malades, Muñoz et Sampayo, l’un des meilleurs « couples » qu’ait produit la bande dessinée, Forest, toujours en avance d’une génération sur tous les autres. Dans les années 80, il était revenu du Japon en nous disant « c’est passionnant ce qui se passe là-bas, il faudrait ramener ça ici, monter des studios » ; à la même époque, Dargaud y avait envoyé Greg en mission d’exploration, son commentaire au retour avait été : « Ça n’a aucun intérêt »… Tout ceci pour vous dire qu’(À Suivre) a été la conséquence collective de ces gens-là, de leur intelligence, de leur jeunesse et de leurs intérêts partagés. Ils n’étaient pas motivés par la confection d’un média, mais par l’exercice de leur métier, par leur plaisir. Beaucoup avaient aussi de grandes qualités d’écriture. Les contenus, la façon de travailler… pour moi, c’était le meilleur journal ! Après, certains se sont laissés piéger par le réalisme, qui est la tentation fatale de tous les dessinateurs, et puis ça s’est crispé…

À partir de quel moment ?

Pour moi, le dernier moment vraiment réussi, c’est l’époque où (À Suivre) a tenté la formule des comics. J’ai trouvé ça très réussi, ça donnait de très jolis petits bouquins, bien imprimés. Mais j’ai senti que la collection posait problème. Et lorsque ma série Le Pauvre chevalier, publiée dans cette collection et pourtant récompensée par un prix, n’a de toute évidence pas été soutenue par la maison, il est devenu manifeste que ça sentait le roussi. Alors, un jour, je n’y suis plus retourné.