Avec le Shaolin Cowboy, chemin faisant

Je me souviens de Geof Darrow.

On est en 1986, je suis chroniqueur aux Nouvelles littéraires et les éditions Ædena viennent de publier son premier album en langue française, Comics and Stories, dans un grand format bluffant. Je n’en reviens pas de découvrir ses images incroyables et son héros Bourbon Thret, comme surgis d’un trip à l’acide.

Je me souviens de son attaché de presse d’alors, Alain David, évidemment enthousiaste, qui me brosse le portrait de cet Américain hors norme. Et hors norme il est, en effet, ça ne fait aucun doute.

Trente cinq ans plus tard, je me replonge avec gourmandise dans la dernière parution en date de Geof Darrow en langue française et en trois volumes, The Shaolin Cowboy, bien content de constater que le cher Alain David, entretemps devenu éditeur, est toujours à ses côtés  (je suis ainsi fait : la fidélité me concerne et m’interpelle, ceux qui me comprennent savent de quoi je parle) – désormais chez Futuropolis. Et rassuré, en quelque sorte, de constater que le travail de ce phénomène (Geof, pas Alain – vous suivez toujours ?) demeure totalement ébouriffant.

 

En fait, il ne faut pas essayer d’expliquer un album de Geof Darrow. Ni même tellement tenter d’en résumer l’histoire. C’est plutôt une question d’atmosphère. Comme, disons, dans la séquence introductive d’Il était une fois dans l’Ouest. Ou dans certaines planches muettes du Garage hermétique. Ou encore dans les premières images mentales que l’on se fait des sables d’Arrakis, à la lecture de Dune.

Ainsi débute The Shaolin Cowboy, dans une sorte de grand rien désertique et rocailleux où il fait sacrément chaud, peuplé de lézards et d’humains dégénérés armés jusqu’aux yeux. Pas ou peu de mots – si ce n’est le soliloque proto-philosophique du mulet à visière anti-soleil qui porte et accompagne le héros, jamais avare d’un calembour qu’on n’oserait même pas risquer dans un mauvais remake de Touche pas à mon poste… « Dormez bien, frères Jack », lâche-t-il en guise d’oraison funèbre au trio que vient de dégommer le Shaolin Cowboy dans les premières pages de « Start Trek », premier tome de la trilogie. Ce genre-là.

Après… Après le dégommage continue, à très, très grande échelle, et c’est ainsi bien sûr que The Shaolin Cowboy devient vraiment réjouissant. Car Geof Darrow ose tout, absolument tout – et de si radicale façon que là que nait le spectacle, exactement. Pour le coup et à titre de comparaison, j’ai voulu re-visionner la séquence du carnage à l’église du premier Kingsman:The Secret Service (Matthew Vaughn, 2014), où un Colin Firth déchainé (sous influence du démoniaque Samuel Jackson) anéantit à lui tout seul toute une congrégation d’intégristes chrétiens blancs pourtant bien remontés – et mention spéciale à la B.O. de cette scène, un extrait judicieusement choisi de Free Bird de Lynyrd Skynyrd. Eh bien, The Shaolin Cowboy est encore plus spectaculaire. Ici, c’est toute une armée que Geof Darrow envoie combattre son Cowboy, relayée ensuite par un squelette, un dragon, des requins et une palanquée de zombies combattus (ou plutôt exterminés) à l’aide d’une paire de tronçonneuses montées sur un bâton d’aïkido – tous très vindicatifs (j’abrège un peu, mais il en a comme ça près de deux albums, les amis !). Quel travail…

Et pendant ce temps, du Shaolin Cowboy lui-même – vague clone de Jackie Chan sous LSD, un peu replet et presque totalement mutique –, on ne saura rien ou presque, si ce n’est qu’il a un jour, dans un restaurant de fruits de mer, bouffé toute la famille d’un crabe royal devenu du même coup son ennemi mortel. On comprend ça, forcément, d’autant que ces crustacés ont souvent un sacré tempérament.

Côté bande dessinée, les amateurs éclairés noteront avec intérêt que les deux premiers épisodes de la trilogie, proposés naguère chez d’autres éditeurs (successivement Panini en 2008 et Glénat en 2015), s’enrichissent désormais d’une vraie nouveauté, avec un tome 3 inédit plaisamment sous titré « Le Jambon, le bouddha et le tourteau ». Il y sera question successivement de la manière de réparer ses méridiens endommagés, de Robert Mitchum, d’un bled appelé Palinbush (un néologisme aux sous-entendus fortement sexués forgé à partir des patronymes Palin et Bush, remember l’élection présidentielle américaine de 2008), d’un cochon géant assoiffé de vengeance, Hog Kong, d’une paire de chiens utilisés comme armes et encore j’en passe – le tout truffé d’allusions à l’Amérique white trash. Bonus : un peu de name dropping musical (David Byrne, Gloria Gaynor, Claude François – pas toujours cités en bien) et en fin de volume un cahier d’illustrations vraiment réjouissant.

Bref et si vous n’aviez pas encore compris, Shaolin Cowboy, c’est la série B virtuose et superlativissime, d’un raffinement et d’une générosité inespérés, avec des effets de caméra et de ralenti dans tous les coins, un luxe de détails inouï, autrement dit une profusion de tout, absolument – et c’est drôle. Exemple : « L’unique contribution du rap aura été de trouver six mots nouveaux qui riment avec biatch, bite, pute ou nique ta mère »… Oui je sais, dire ça du rap ou même le reproduire est excessif et injuste, mais c’est ma chronique et c’est moi qui écrit, oui ou non ?

Quelque chose me dit que les surréalistes auraient adoré.

 

The Shaolin Cowboy vol.1/3 : Start Trek, de Geof Darrow (traduit de l’américain par Lorraine Darrow, Futuropolis, 200 pages, 26,50€)

The Shaolin Cowboy vol.2/3 : Buffet à volonté, de Geof Darrow, suivi d’une nouvelle d’Andrew Vachss, Le chemin du non-chemin (traduit de l’américain par Lorraine Darrow, Futuropolis, 200 pages, 26,50€)

The Shaolin Cowboy vol.3/3 : Le Jambon, le bouddha et le tourteau, de Geof Darrow (traduit de l’américain par Lorraine Darrow, Futuropolis, 144 pages, 24€)

Nicolas Finet

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