Cyborgs & Co

Plongé jusqu’au cou dans une de mes périodes dickiennes (ce qui m’arrive souvent ces temps-ci, à force de confrontation quotidienne ou presque, comme chacun de nous, avec une dystopie méga-XXL), je me suis évidemment jeté sur le nouvel album de Mathieu Bablet, dans un élan d’autant plus vif que je gardais encore un souvenir très prégnant de Shangri-La (2016 chez les même éditeur, voir ma chronique ici : https://nicolasfinet.net/du-cote-de-shangri-la/), l’album avec lequel je l’avais découvert (et encensé).

Le cœur battant de la fiction dickienne est en effet au centre de Carbone & Silicium : qu’est-ce qui, au juste, définit la condition humaine ? Et, a contrario, les androïdes ont-ils une âme ? Pourquoi une créature cybernétique, pour peu qu’on consacre suffisamment d’efforts et d’intelligence à son élaboration, ne saurait-elle parvenir à nous égaler en humanité ? Et que dire alors, cet objectif atteint, de la comparaison que l’on pourrait être tenté d’établir entre le simulacre et son « modèle » de chair et de sang ?

La fiction dickienne, à vrai dire, est même à l’avant-scène du livre. Avant que ne débute vraiment l’histoire, elle prend la forme d’un document de la Tomorrow Foundation dans lequel sa directrice de recherche, la professeure Noriko Ito, résume à sa manière le vertige ontologique auquel est confronté quiconque, comme elle-même, approche concrètement la question de l’intelligence artificielle et de sa mise en œuvre par des concepteurs humains : ce qui en dernier ressort délimite le champ de l’humain, écrit-elle, c’est la recherche de l’assouvissement de ses désirs – vieille notion bouddhiste ; et ce qui symétriquement circonscrit ses éventuelles dérives, c’est la culture.

Il faut dire que Noriko Ito a eu matière à cogiter. Au moment où débute le livre – il n’y a pas d’indication temporelle précise, mais tout suggère qu’on est grosso modo dans un temporalité voisine de notre actuel présent –, elle enclenche la mise en service de Carbone et Silicium, les deux I.A. qu’elle et son équipe viennent de passer des années à élaborer. C’est leur date de naissance, en quelque sorte. En principe, il ne s’agit que de machines, dépourvues d’horizon psychologique et avec une date limite de péremption – quinze ans, « comme un chat », prend la peine de préciser l’un des chercheurs de l’équipe.

Seulement voilà, qui dit intelligence artificielle dit éveil de la conscience de soi – et tout ce qui s’ensuit, à commencer par la psychologie. La première sortie verbale des deux entités sera d’ailleurs un trait d’humour sur la nécessité pour la planète de se débarrasser des humains, ce problème… Ambiance. Dès lors, sous la supervision de Noriko Ito, on va suivre l’existence et le vieillissement de ces deux I.A., d’abord pas à pas au quotidien puis au fil des années, et bientôt des décennies et au-delà. Avec en filigrane l’examen circonstancié de leur relation forcément complexe à l’humanité, la « vraie ».

Répétitif ? Non, bien sûr. Car l’imprévu, cette notion tellement humaine, surgit, qui va peu à peu donner à l’histoire toute son ampleur. Réussissant à sauter d’une incarnation cybernétique à une autre, Carbone (le principe féminin) et Silicium (son pendant mâle) se séparent, s’enfuient, se perdent, se retrouvent (je vous passe évidemment les détails et les péripéties, l’album compte plus de 260 planches, souvent de toute beauté), tandis que le temps s’enfuit – c’est dans sa nature. L’action elle-même n’est pas absente du paysage puisque les deux androïdes, dès lors qu’ils s’affranchissent de leur dépendance originelle à leur constructeur, seront dès lors traqués par les cerbères de Mekatronics, la multinationale chinoise numéro 1 du secteur de l’intelligence artificielle, qui ne peut se permettre, pense-t-elle, de laisser en liberté des machines pensantes et agissantes non-asservies à une volonté humaine.

Le traitement du temps est tout aussi intéressant. Car au fil des aventures de Carbone et Silicium, qui se poursuivent pendant près de trois siècles après leur naissance en Californie, c’est aussi une peinture du futur de l’histoire humaine qui se déploie sous le pinceau de Mathieu Bablet – et je ne spoilerai pas grand chose en vous disant que c’est tragique, évidemment. À l’initiative de Silicium, dont la conscience de soi parait s’affermir à mesure qu’il découvre, pour mieux s’en imprégner, les dernières splendeurs d’un monde terrestre saccagé, on parcourt les cinq continents et presque tous les fuseaux horaires, de Kiev à Hong Kong, Los Angeles ou Accra en passant par l’Australie, le Brésil, le Japon, l’Algérie, l’Alaska… Partout les choix de l’humanité se sont avérés désespérants, encore et toujours.

L’écueil eut été de traiter sur un mode trop radicalement technoïde l’aventure des deux cyborgs. Mais Mathieu Bablet, dont les progrès techniques et la maturité désormais accomplie éclatent de façon flagrante tout au long de l’album, contourne l’obstacle haut la main, en faisant aussi de Carbone & Silicium, paradoxalement, une sorte d’étrange méditation sur les corps. À mesure que l’humanité toujours plus affaiblie augmente et externalise ses capacités physiologiques dans des machines sans âme, les deux androïdes, de plus en plus cabossés au fil de leur très longue cavale, font patiemment l’apprentissage de l’incarnation, entre souffrance et fascination. Jusqu’à (re)découvrir l’amour et la question existentielle de la conscience de soi, donc du libre arbitre (comment choisir entre l’éternité cybernétique ou l’imparfaite et si brève vie incarnée ?), dans un final à la fois conventionnel et typiquement SF – c’est, à mes yeux, la seule (petite) faiblesse du livre.

Dans Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (en V.O. Do Androids Dream of Electric Sheep?, 1966, traduit en français dix ans plus tard chez Champ Libre sous le titre Robot Blues, puis appelé grâce à Ridley Scott au succès que l’on sait), le roman de Dick qui a donné Blade Runner, un test couplé à un appareil de mesure voisin du détecteur de mensonges, le test Voight-Kampff, permettait aux flics chasseurs de robots de détecter à coup sûr, malgré leur apparence tellement humaine, les marqueurs robotiques cachés des androïdes à « terminer ». Le livre de Mathieu Bablet, comme « une plaque photosensible » ainsi que l’exprime Alain Damasio dans une postface chaleureuse, en est presque le négatif exact : il exalte l’humanité secrète de nos frères artificiels.

Carbone & Silicium vient d’être récompensé par le Prix de la BD Fnac France Inter 2021.

 

Carbone & Silicium, de Mathieu Bablet (Ankama, Label 619, 272 pages, 22,90€)

Nicolas Finet

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