Grosse fatigue asiatique

Comment débute-t-on un texte comme celui-ci ?

Chers critiques ? Chers confrères ? Chers camarades ?

Ne me sentant au fond qu’assez peu d’affinités spontanées avec l’instance dont il sera question ici – et au sujet de laquelle je n’ai que peu d’informations –, j’opterai pour une petite distance polie, toujours salutaire en pareilles circonstances.

Alors faisons comme ça :

Chers vous autres de l’ACBD

Qu’aviez-vous mangé ce jour-là ? Qu’aviez-vous bu – ou alors fumé, gobé, enfin bref, où aviez-vous donc la tête ? Et comment diable vous a-t-il été possible de manquer un chef d’œuvre, qui plus est de cette ampleur et de ce niveau, quand vous en aviez un juste sous les yeux ?

 

Je résume, pour celles et ceux qui n’auraient pas suivi.

Chaque année depuis 2007, l’Association des critiques et journalistes de bande dessinée (ACBD, donc) décerne, en sus de son Grand Prix de la Critique (intitulé autrefois Prix Bloody Mary, en référence au titre du premier album lauréat), un « Prix Asie de la Critique ACBD » censé rendre compte de l’importance du fait asiatique sur les marchés francophones de la bande dessinée, en distinguant un ouvrage traduit de tel ou tel pays d’Asie. Dix ans d’activité exactement, au cours desquels ont été légitimement récompensés, pour n’en citer que quelques-uns, des titres comme Gen d’Hiroshima de Nakazawa Keiji (lauréat inaugural dans cette catégorie), Pluto d’Urasawa Naoki, Une vie dans les marges de Tatsumi Yoshihiro, Poison City de Tsutsui Tetsuya ou, précédent lauréat en 2016, Chiisakobé de Mochizuki Minetaro. Jusqu’ici tout va bien.

Fin juin dernier, l’ACBD publiait sa short list de nominés : cinq titres en compétition parmi lesquels serait donc désigné, dans le cadre du salon Japan Expo, le lauréat 2017 du Prix Asie. Tout allait encore bien, donc, puisque parmi les cinq finalistes (pour rappel : La Cantine de minuit d’Abe Yarô au Lézard Noir, Charlie Chan Hock Chye – Une vie dessinée de Sonny Liew chez Urban Comics, Golden Kamui de Noda Satoru chez Ki-oon, JoJolion d’Araki Hirohiko chez Tonkam et To Your Eternity d’Oima Yoshitoki chez Pika) figurait bien le chef d’œuvre incontestable de l’année.

Et que croyez-vous qu’il arrivât ? Le 7 juillet, dans l’enceinte parisienne de Japan Expo, le 11e Prix Asie de la Critique ACBD a été attribué à… La Cantine de minuit d’Abe Yarô. Rien (rien !) pour le roman graphique Charlie Chan Hock Chye – Une vie dessinée de Sonny Liew.

Enfin si, tout de même ; ce même mois de juillet, deux semaines plus tard exactement, Sonny et son livre majeur repartaient heureusement du Comic-Con International de San Diego avec rien moins que trois (3 !) Eisner Awards, respectivement dans les catégories « Best Writer / Artist », « Best Publication Design » et « Best US Edition of International Material in Asia ». Cherchez l’erreur…

 

Qu’on me comprenne, chers vous autres de l’ACBD : loin de moi l’idée de dénigrer l’œuvre et l’auteur que vous avez choisi de distinguer. J’ai moi-même chroniqué ici avec plaisir La Cantine de minuit d’Abe Yarô (voir mon blog de mars 2017, sous la bannière des « Chroniques du DicoManga »), auquel on ne peut que reconnaître un vrai talent de narration et un sens manifeste de la composition collective, subtil et équilibré.

Mais enfin – et j’espère que Le Lézard Noir, heureux éditeur de La Cantine…, dont il faut saluer le travail opiniâtre et la grande qualité de ses choix éditoriaux, ne m’en voudra pas d’avancer une telle comparaison –, le travail titanesque effectué par Sonny Liew, la composition étincelante, l’ébouriffante sophistication narrative et la profondeur de la réflexion politique de Charlie Chan… ne jouent à l’évidence pas dans la même cour que la sympathique chronique nocturne et culinaire made in Shinjuku d’Abe Yarô. Faut-il y voir « l’effet série télé », puisque La Cantine de minuit s’est aussi incarné à l’écran, dans une série diffusée sur Netflix ? Faut-il subodorer que les délibérations finales de l’ACBD pour son Prix Asie étant accueillies dans le cadre d’un événement à très forte coloration japonaise, il était plus politiquement correct d’attribuer le prix à une œuvre nippone – celle du singapourien Sonny Liew s’apparentant en effet davantage, par certaines de ses références, à l’univers des comics ?

Ou bien s’agirait-il plus prosaïquement, ce qui me navrerait, du « simple » aveuglement d’un collectif tenté par la facilité ? En janvier dernier, lors de la parution du livre de Sonny Liew en français, j’indiquais qu’une bande dessinée du calibre de Charlie Chan…, on en touche une par décennie – et encore : les bonnes décennies –, quand les sympathiques chroniques chorales façon Cantine de minuit, culinaires ou autres, ne manquent certainement pas dans nos rayons.

J’en tiens toujours pour ma lecture de cette œuvre majeure (se reporter, pour la défense et l’illustration du livre, à l’article « Cher Sonny » que j’ai publié dans mon blog de janvier dernier). Et il me semble bien (ou alors je m’aveugle ?) que l’une des tâches de la critique consiste précisément à ne pas omettre de porter à la connaissance des lecteurs, dans un environnement aussi réceptif à l’ambition littéraire que le monde francophone, l’existence de chefs d’œuvre quand il s’en présente. Après tout, il n’en existe pas tant. Et je ne digère toujours pas, chers vous autres, que vous n’ayez pas voulu distinguer celui-ci à la hauteur de ce qu’il méritait.

Nicolas Finet

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