Satyre un jour…

Quel spectacle. En lisant Le Dieu vagabond, j’ai souvent pensé aux meilleures heures de feu Métal Hurlant, qui savait comme personne offrir de grands récits dont l’essentiel des ressorts narratifs relevait de la pure dynamique visuelle. Quelque chose de l’ordre d’une jubilation graphique fondamentale, sans qu’il soit nécessairement question de concepts, d’intellect ou même de construction scénaristique. L’image en majesté.

Il y a une histoire, bien sûr, dans Le Dieu vagabond. Déité mineure plus que divinité de plein exercice, Eustis, son personnage principal, est en fait un satyre tel que les connaissaient les Anciens – mais comme égaré dans notre temps présent. Ce qui fait de lui, au moment où nous faisons sa connaissance, une sorte de SDF attentiste et fataliste, qui se laisse porter par les événements. Où l’on retrouve, même si ce n’est pas le cœur du sujet, comme un écho à cette belle idée littéraire de divinités un peu oubliées progressivement dépouillées de leurs pouvoirs et abandonnées à leur fin annoncée (Jean Ray a initié le mouvement dans Malpertuis, Neil Gaiman, entre autres, l’a prolongé dans American Gods), à mesure que la foi qu’elles ont naguère suscitée reflue chez les êtres humains ordinaires, tellement versatiles.

On apprendra pourtant qu’Eustis, dépossédé des attributs de son statut semi-divin et tout protégé de Dionysos qu’il soit, doit son exil terrestre à une malédiction décrétée par Artémis. Seule manière d’annuler la sentence : permettre que Séléné, la divinité qui règne sur la pleine lune et sœur d’Artémis, puisse retrouver son amant défunt le dieu Pan. Seulement Pan est mort. Il faut donc le libérer des enfers sur lesquels règne Hadès – un type pas facile comme chacun sait.

Commence alors ce qu’on pourrait appeler la quête d’Eustis, flanqué pour la circonstance d’un vieux professeur aux motivations peu claires et d’un héros antique en mal de gloire, Léandros. C’est l’occasion, bien sûr, d’un long vagabondage non seulement dans le temps (les époques se mélangent et s’interpénètrent), mais également à travers quelques-uns des légendes les plus séduisantes de l’Antiquité. Revues et corrigées, bien sûr : on y croisera Hypnos le maître du sommeil, Arès en psychopathe paramilitaire, Chiron reconverti dans la psychanalyse, etc.

Ce que l’on sent partout au fil de l’album, au-delà des péripéties du scénario (et les quelques interviews de l’auteur que j’ai pu consulter corroborent largement cette impression), c’est que Fabrizio Dori s’est avant tout laissé guider par l’intuition plastique. La pure joie de la composition visuelle.

La touche est assurée, le traitement foisonnant et les compositions souvent bluffantes. Le tout compose un livre réjouissant, en forme de kaléidoscope visuel et de fête des sens. Régal des yeux et joie des sensations s’y entremêlent dans un élan joyeux, de la féérie antique jusqu’au grand festin de l’art moderne. Au fil des pages, on relèvera ainsi de multiples clins d’œil à Roy Liechtenstein, Vincent Van Gogh, Otto Dix, Paul Gauguin, Hokusai, Klimt, Murakami Takashi et tant d’autres, évoqués le temps d’une image ou d’une séquence pour exalter les tribulations dionysiaques d’Eustis le satyre. Éclectique et rutilant.

Le Dieu vagabond, de Fabrizio Dori (Sarbacane, 160 pages, 25€)

Nicolas Finet

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